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Critiques

Théatre Darius Milhaud : La jeune fille et la Mort (www.lemague.net)

Disons tout de go cette pièce est un petit Miracle artistique. Un petit chef d’œuvre délectable. De prime abord, il y a ce très bon texte d’Ariel Dorfman, un écrit historique, sociologique, poétique, d’une grande justesse intellectuelle, philosophique et morale, d’une extrême pertinence analytique et référentielle. Il y a aussi cette mise en scène impeccable, inventive de Michel Miramont qui sert le propos et utilise au mieux le temps et l’espace du huis clos et qui sublime les comédiens. Et puis pour finir le jeu de ce trio de comédiens qui excelle dans des rôles difficiles, exigeants et passionnants à la fois. Une formidable alchimie existe entre le metteur en scène, le texte et les trois artistes qui incarnent ces personnages hors du temps qui parlent tellement bien à notre présent, à notre intime. Bref, ce spectacle est une magie de théâtre rare qu’on a envie de défendre comme quelque chose d’unique et précieux. Les Dieux du théâtre se sont penchés sur "La jeune fille et la Mort". Ne ratez pas ça. Explications.
Le pitch : Dans un pays vivant encore sous le traumatisme d’une dictature récente, un célèbre avocat, ambitieux et avec une morale excluant toute forme de violence, se voit confier la présidence d’une commission chargée d’enquêter sur les crimes du passé. Dépanné suite à une crevaison par un médecin serviable qui le ramène chez lui tard dans la soirée, l’avocat lui offre l’hospitalité pour la nuit. Sa femme, victime de torture et violée pendant cette dictature militaire, croit reconnaître dans la voix du médecin, celle de son bourreau. Une fois son mari endormi, elle décide de séquestrer le médecin et de mettre en place un procès à sa manière, sous la menace d’une arme afin d’obtenir des aveux. Quelques heures plus tard, à son réveil, le mari découvre la situation.
Dans une ambiance méditerranéenne ou d’Amérique du Sud qui nous fait penser, un peu, au meilleur de Dario Fo ou à une pièce de Fernando Arrabal, un homme beau, brillant et intègre, avocat de métier doit vivre avec les paranoïas de sa jolie femme qui, quinze ans auparavant, a été victime d’une séquestration, de tortures et de viols en réunion dans un pays indéfini et mystérieux en proie à une Dictature. La superbe brune Paulina est depuis hantée par ce passé, elle n’est qu’une survivante qui doit composer avec ses Démons intérieurs. Rien ne l’apaise car elle n’a pas obtenu réparation. Ni l’amour de son mari, ni la fin de la Dictature ni sa position sociale n’apaisent ses névroses et ses multiples souffrances psychologiques. L’arrivée par hasard d’un médecin serviable dans leur maison est un nouveau traumatisme dans ce couple qui n’était plus habitué à avoir une vie sociale normale pendant la Guerre... surtout que Paulina croit reconnaître en ce Médecin un de ses bourreaux d’Antan.
Stéphanie Reynaud campe une Paulina avec un talent qui force l’admiration et le respect. Sa performance dégage une humanité, une vérité et une émotion rarement vues au théâtre. Sans pathos et avec une grande justesse et sans jamais sortir de son personnage, la comédienne donne une grande intensité et vraisemblance à son personnage. Elle incarne Paulina bien sûr mais à travers elle toutes les femmes violentées, bafouées, torturées, violée. Elle fait de ce rôle quelque chose d’Universel, d’intemporel. C’est une réussite totale et bluffante dans une configuration qui était loin d’être gagnée d’avance, car ce personnage est complexe et pluriel et ne dégage pas toujours que de l’empathie. Stéphanie Reynaud se met ainsi à la hauteur d’une Maria Casares à certains moments. On vit avec elle de grands moments de théâtre dans cette pièce.
Regis Bourgade, en jeune avocat brillant, intègre, à la fois responsable dans son métier et lâche comme peuvent être les hommes parfois offre lui aussi une composition admirable. Il est un peu notre avocat, l’avocat de sa femme et l’avocat du Médecin, mais il est un peu notre envoyé spécial au sein de l’histoire. Il est la voix de la raison, celui qui se pose des questions et tente d’apaiser les choses. Regis Bourgade a le physique, la voix, le charisme de son rôle, son phrasé, ses attitudes, ses gestes sont d’une grande véracité, il est parfaitement à sa place dans cette composition de grande tenue qui nécessite beaucoup de travail et de talent. On découvre un jeune acteur aux multiples talents auxquels les réalisateurs de longs métrages devraient très vite s’intéresser, car il a du métier et un sacré potentiel d’acteur.
Enfin il y a Alain Fabre qui a le rôle le plus fascinant, intéressant et trouble de la pièce. Il est le brave type qui pourrait être un criminel nazi ou fasciste. Il incarne les deux personnages en même temps. Tout au long de la pièce on a un doute. Mais finalement la performance est ailleurs, elle est dans cette intimité qu’il a ou qu’il pourrait avoir avec son sa victime présumée. Dans ce couple à trois, Alain Fabre joue admirablement bien avec une belle présence physique et corporelle et là aussi une justesse exceptionnelle dans la voix et les attitudes, tout à tour en gentil serviable, en bon voisin et en bourreau esthète qui fait écouter du Schubert pendant qu’il abuse de ses victimes.
Tout est là. Dans cette pièce il y a tous les ingrédients qui font une grande œuvre. De l’intelligence, une mise en scène parfaitement huilée et convaincante, des comédiens très investis et talentueux, une vraie problématique, une grande profondeur, un fond politique et social et surtout cette magie qui fait qu’on oublie tout, et que ces mots, ces voix et ces corps nous renvoient de manière forte à notre propre histoire, à nos propres choix.
Un bijou, à voir absolument.
Auteur : Ariel Dorfman
Traducteur : Gabriel Auer
Mise en scène : Michel Miramont
Distribution : Régis Bourgade – Alain Fabre – Stéphanie Reynaud
Compositeur : Franz Peter Schubert
Affiche : Julien Alles. Tout public (à partir de 14 ans )

 
 
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